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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 11:34

Si Boris Vian avait écrit de l’héroïc-fantasy...

 

Un roman de Terry Pratchett

Premier tome des Annales du Disque-Monde

Paru en 1983

 

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                 Imaginez un monde plat sous forme de disque, porté par quatre éléphants sur le dos d’une tortue géante naviguant dans le cosmos. Imaginez sa capitale, Ankh-Morpork où cohabitent héros et brigands, parfois pas si différents les uns des autres, dans des sous-sols sordides. Imaginez le Continent Contrepoids, qui comporte tellement d’or qu’il permet au Disque de s’équilibrer, ou encore les Dieux jouant du haut de leur montagne centrale avec la vie des habitants du Disque. Imaginez la Mort, aussi, continuellement dérangé (car c’est un homme, évidemment), toujours à l’affût du moindre danger guettant la vie des êtres vivants, particulièrement des Magiciens. Imaginez tout cela, et vous serez encore bien loin de l’inventivité de ce fou de Terry Pratchett. Et je n’ai même pas encore parlé de son humour…

 

                « Les Annales du Disque-Monde », c’est une parodie de saga d’héroïc-fantasy. Sur un ton satirique, Pratchett nous invente un monde totalement déluré, poussant à l’extrême comme dans une argumentation par l’absurde les codes habituels de ce genre de littérature. Chaque événement magique ou invraisemblable y est expliqué d’une façon rigoureuse et scientifique, comme ces plantes qui poussent l’année précédente à celle où on les a plantées, ces dragons invisibles si on ne croit pas en eux, ou encore ces mages hydrophobes éduqués à tellement haïr l’eau qu’ils permettent de voler au-dessus des océans. Ce monde sera un lieu d’aventures pour de nombreux personnages, reprises satiriques et caricaturales de l’héroïc-fantasy, tels le célèbre Rincevent, mage calamiteux et tire-au-flanc, ou encore Hrun, le barbare dont l’intelligence confine au génie car il arrive à prononcer des phrases composées de mots de deux syllabes voire plus.

 

                Ce premier tome – signalons tout de suite que le terme de « saga » est assez erroné puisque tous les romans ne se suivent pas forcément, le troisième sera par exemple indépendant de l’intrigue et des personnages rencontrés dans les deux premiers – nous introduit dans cet univers logiquement périlleux en nous présentant l’histoire de Rincevent devenu un peu à contrecœur le garde du corps et le guide touristique du premier touriste de l’histoire de cet univers, Deuxfleurs, et de son inquiétant coffre à pattes. Alors que l’inventivité de l’auteur et l’humour de la narration nous ont déjà touchés, un nouveau facteur s’introduit dans cette équation qui fait le succès du style de Pratchett : le Disque-Monde, non-content de nous distraire et de nous amuser, est aussi une occasion pour critiquer par la satire notre monde moderne, qui s’introduit parfois dans ce monde de façon étonnante. Il n’y a peut-être qu’à mentionner la richesse du touriste Deuxfleurs, spécialiste en peau-lisse-d’hache-sueur-rance, pour analyser autrement son audace horripilante et sa façon de penser que tout n’est qu’un jeu pour lui.

 

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                Ce roman nous racontera donc les péripéties de ces deux personnages, accompagnés d’autres personnages plus ou moins importants, tels que le génial Bagage, à travers différentes épreuves, les menant depuis l’antre d’un monstre jusqu’au bord du Disque et même au-delà, en passant par des cavernes infestées de dragons. Mais l’histoire n’est qu’un prétexte à l’amusement, à la satire, et à l’inventivité la plus loufoque, ce qui, il faut bien le reconnaître, peut très facilement désarçonner le lecteur habitué aux intrigues linéaires et au premier degré des sagas habituelles de fantasy. Le style, plein d’humour et de jeux de langage (vraie gageure pour le traducteur Patrick Couton, récompensé pour son travail) est aussi étonnant car tellement capillo-tracté qu’il faut parfois relire plusieurs fois les phrases, voire poser son livre quelques secondes pour bien cerner tous les enjeux de ce qui vient de nous être dit. Personnellement, j’apprécie beaucoup cette narration très impliquée, qui n’est pas sans me rappeler l’audace narrative d’un certain Boris Vian, et je montre un enthousiasme réel, manifesté par un sourire permanent dans ma lecture, quand Pratchett s’attaque avec humour au thème de l’espace-temps (le Roi dragonnier, par exemple, mort mais vivant toujours, confondant passé, présent et futur dans ses discussions). D’autres s’y verront trop étonnés, trop énervés par le second degré omniprésent du style, trop perdus par l’absurdité loufoque et volontaire de ce qu’il se passe pour adhérer à l’esprit de ce livre, et je peux les comprendre, même si je trouve cette idée d'une originalité folle. Le succès critique ne s’y est pas trompé, et a même placé paradoxalement cette satire de la fantasy dans les rayons des librairies aux côtés des chefs-d’œuvre gentiment critiqués par l’auteur lui-même : Le Seigneur des Anneaux, L’Assassin Royal ou encore Le Trône de fer.

 

Par Robert Mudas

  

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Published by Robert Mudas - dans Littérature
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