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20 avril 2015 1 20 /04 /avril /2015 09:50

L'extraterrestre parmi nous.

 

Un roman de Matt Haig

Titre original : The Humans

Date de parution originale : 2013

 

 

  La question n'est pas nouvelle : que penserait un extraterrestre de notre civilisation s'il arrivait sur la Terre ? La question n'est pas nouvelle car le génial Voltaire l'avait déjà traitée dans Micromégas en 1757 pour critiquer l'anthropocentrisme obscurantiste des mauvais penseurs de son époque. En 2013, Matt Haig utilise cette fois-ci la forme du roman, et non du conte philosophique, en partant de la même idée de départ. Cette fois encore l'idée est de faire une critique des défauts de l'humanité mais aussi curieusement un éloge des belles choses que nous avons pour nous : la foi, la famille, l'amour, l'espoir, ou encore l'art pour ne citer qu'eux. Changer de point de vue (c'était l'idée de relativisme chère aux Lumières, on y revient !) permet de regarder les Humains sous un oeil différent et c'est vrai que ce roman peut nous amener à réfléchir tout en nous proposant une histoire intéressante, bien menée et plutôt bien écrite.

 

  Si j'ai lu ce livre, ce n'est pas par hasard. En effet, j'ai l'occasion d'être cette année concerné par le Prix Chimère, un prix décerné par les lycéens de France dans une sélection de cinq romans traitant les mondes de l'imaginaire (fantasy, science-fiction ou fantastique). C'est notamment là qu'on a pu entendre parler de Divergente ou Hunger Games... Loin de moi la volonté de dire que ce livre aurait dû cette année gagner le prix (c'est Kéléana l'assassineuse de Sarah J. Maas qui a gagné, et il n'est pas dénué de qualités). Cependant, le bilan final avec les lycéens lecteurs nous a montrés que c'était Humains qui avait le plus surpris et étonné les élèves, et entraîné également les réflexions les plus profondes.

 

 

  Le roman, écrit à la première personne, est le journal d'un narrateur extraterrestre venu sur Terre avec la mission de remplacer Andrew Martin, un mathématicien amené à découvrir la démonstration de l'hypothèse de Riemann (je ne connaissais pas du tout, mais des professeurs de mathématiques ont pu m'en parler et c'est passionnant !). La découverte paraît anecdotique mais, selon les extraterrestres, elle serait le point de départ de beaucoup de malheurs et d'une dangereuse évolution de l'espèce humaine. L'hypothèse concerne d'ailleurs les chiffres premiers et le narrateur fait souvent référence à ceux-ci comme la clé de toute chose : c'est seulement une anecdote amusante, mais assez intéressante pour que je veuille la mentionner ici !

  L'extraterrestre doit donc prendre la place de cet Andrew qu'on nous révèle de moins en moins sympathique et enquêter sur les personnes qui auraient pu avoir vent de sa découverte afin de les éliminer. Se comporter comme un humain est un choc pour le narrateur, et le roman permet de créer un décalage rapide et bien mené en nous interrogeant sur le bien-fondé de la plupart de nos habitudes. Petit à petit, l'extraterrestre va pourtant apprécier les petits détails de notre condition mortelle qui donnent goût à la vie, voire même montrer plus d'humanité que l'homme qu'il remplace... Amené à intéragir en tant qu'époux, amant, père et meilleur ami, il va nous montrer ce qu'un regard extérieur voit en nous : nos défauts et nos qualités.

    

  Amusant, intelligent et sans doute émouvant pour les adolescents (sans doute...), le livre est attachant même s'il n'échappe pas à des facilités totalement grossières telles que la fin. Mais le propos est juste, le ton aussi, et sans aller peut-être assez loin dans la critique de nos comportements, il comporte de très beaux passages tels que le guide des conseils adressés à un fils adoptif.

 

  Même s'il n'a pas gagné le prix à l'échelle nationale, il a recueilli le plus de suffrages dans mon établissement et il m'a l'air d'une lecture intéressante et intelligente pour des lycéens. Les dernières pages annoncent une adaptation cinématographique prévue : on sera peut-être amené à en entendre parler à nouveau donc !

 

Par Robert Mudas.

 

A lire aussi :

 - Critique sociale + extraterrestres = District 9 !

 - Difficile d'évoquer les extraterrestres sans parler de Doctor Who...

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22 septembre 2014 1 22 /09 /septembre /2014 14:28

Le bonheur n’est pas vraiment dans le pré…

 

http://chantalserriere.blog.lemonde.fr/files/2009/11/la-terre.1258221072.jpg

 

    J’ai un projet de lecture un peu fou depuis quelques années : je me suis décidé à lire tous les romans de la fresque des Rougon-Macquart d’Emile Zola dans l’ordre. Car oui, je lis aussi bien des comics de super-héros que des romans naturalistes, je suis un fou, moi, un vrai déglingo, ouaip. Ou quelqu’un qui pense que la culture passe par différents supports et différents niveaux, comme ce blog veut ou espère le montrer. Bref.
    Donc je lis un à un les romans de maître Zola, j’en suis maintenant au quinzième et c’est un vrai plaisir à chaque fois (à part le cinquième qui m’a paru insupportable, je dois l’admettre). Cet article sera donc mon bilan après la lecture de la Terre, qui n’est pas un des romans les plus connus de Zola mais qui est pourtant efficace et bien construit, et naturaliste au possible !

« Une des deux vaches, qui s’était mise debout, fientait ; et l’on entendit le bruit doux et rythmique des bouses étalées. »
    Comme à chaque tome, Zola nous plonge dans un nouveau milieu social : ici, celui des agriculteurs. Zola ne sera pas doux avec le monde rural, et ses descriptions naturalistes frôlent souvent le dégoût et l’overdose d’immondices dans ce tome, entre les pets festifs de Jesus-Christ (si si) et les fientes d’animaux. Zola nous présente un univers sale et répugnant, mais vu d’une façon particulière puisqu’aucun personnage ne s’en offusque, au contraire cette saleté (pour le citadin) est normale voire même amusante pour les ruraux. On s’interrogera bien sûr sur l’objectivité de Zola par rapport à cela mais on s’amusera en même temps de l’ironie que lui permet ce choix.

« Il avait aimé la terre en femme qui tue et pour qui on assassine. »
    Le rapport à la terre a aussi un côté poétique dans ce livre puisqu’elle est souvent pour les personnages l’objet du désir, et de nombreuses personnifications nous la présentent comme l’épouse la plus fidèle mais aussi la plus sévère. Cette idée est souvent répétée mais elle est très poétique et belle, même si elle mène à des scènes très dures moralement, comme celle où toute une famille abandonne la veillée sans émotion d’un aïeul mort pour aller pleurer devant les cultures saccagées par une averse de grêle. Ce décalage encore une fois ironique ramène bien à l’écriture habituelle de Zola, dénonciatrice des valeurs morales de certains milieux.

« Elle s’en allait sans embrasser son aînée, quand Buteau l’embrassait, blessée, comme si quelqu’un avait bu dans son verre. » http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/e6/ZOLA_1902B.jpg
    Le rapport aux Rougon-Macquart est assez faible dans ce tome. Le héros est Jean, le frère de Lisa du Ventre de Paris et de Gervaise de L’Assommoir, mais il n’y fait qu’une seule fois allusion. Comme ses sœurs, c’est quelqu’un de passif et plutôt gentil, que la convoitise et l’obsession peuvent pourtant mener loin. Ancien ouvrier et ancien militaire, il entame un nouveau départ à la campagne où il s’intègre avec quelques difficultés surtout quand des envies de mariage arrivent. Le vrai personnage central du roman, finalement, ce ne sera pas ce Jean un peu fade mais plutôt la famille Fouan, de son vieillard délaissé et exploité par ses enfants (hommage très touchant au Père Goriot de Balzac, à n’en point douter) aux enfants plus ou moins honnêtes, à la moralité plus ou moins douteuse. Parmi eux, il y a Buteau, présenté dès le début comme « celui qui ne séduit pas les femmes par les paroles mais par les poings », dans une relation peu honnête avec Lise, s’introduisant de manière grossière dans la magnifique complicité de deux sœurs que tout séparera petit à petit à cause de ce mari infidèle et malhonnête. La déchéance progressive de ce ménage en particulier et de tous les personnages un tant soit peu honnêtes, habituelle chez Zola, est ici particulièrement éprouvante. En cela, ce roman me rappelle un de ses prédécesseurs, Germinal, dans lequel un héros un brin fade, Etienne, observait l’évolution et la déchéance d’une famille à laquelle il s’était attaché bien qu’étranger. Le schéma est quasiment le même dans la Terre, et si Etienne était plus intéressant que Jean, les Fouan sont plus intéressants que les Maheu.

« Le mariage fut arrêté ainsi, un soir qu’il était venu la retrouver, derrière l’étable de la Grande. Une vieille barrière pourrie s’ouvrait là, sur une impasse, et tous deux restèrent accotés, lui dehors, elle dedans, avec le ruisseau de purin qui leur coulait entre les jambes. »
    Ce roman, comme le chef-d’œuvre L’Assommoir en son temps, regorge de symboliques assez peu discrètes. Jean s’attachera à la jeune Françoise et ses sentiments pour elle seront teintés de mauvais présages, que ce soit dans leur première fois, dans l’historique des relations amoureuses de Jean ou dans la belle citation qui précède ce passage (c’est classe les citations du roman en titre de paragraphes, non ?)  dans laquelle la demande en mariage se passe au-dessus d’un ruisseau de purin. Comme d’habitude, Zola y va avec ses gros sabots, mais bon, pour parler de paysans, c’est plutôt approprié, non ?

    Le quinzième roman des Rougon-Macquart n’est pas le plus connu de la série mais est loin d’être le moins réussi. Le rythme est un peu lent à se mettre en place (la première partie est peu accrocheuse, je dois l’avouer) mais les personnages (je ne vous ai pas parlé de La Grande, qui traite animaux et humains de la même façon…) sont truculents et les histoires de succession très intéressantes.

 

http://covers.feedbooks.net/book/129.jpg?size=large&t=1381835355

 

Par Robert Mudas.

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13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 16:30

« Lorsqu’on s’amuse au jeu des trônes, il faut vaincre ou périr, il n’y a pas de moyen terme. »

 

Une saga Romanesque de George R. R. Martin

Titre original : A Song of Ice and Fire

7 tomes prévus, 5 publiés.

Première date de parution : 1996

 

http://www.pygmalionfantasy.com/IMG/jpg/9782756408101_LeTroneDeFerIntegrale1_CouvBD_2012.jpg 


  Difficile de passer à côté du phénomène Game of Thrones en ce moment… Non contente d’être une des meilleures séries télévisées, cette œuvre complexe et subtile, qui redore le blason de la medieval-fantasy après le passage des gros sabots des adaptateurs de Tolkien (allez, attaque gratuite pleinement assumée !), était à l’origine un succès littéraire que l’on doit au génial George R. R. Martin.

  Comme beaucoup, je pense, j’ai découvert l’existence de cette saga par la série télévisée que j’ai tout bonnement adorée. J’ai donc eu l’envie et la curiosité de voir la base et le travail des scénaristes, et me suis lancé dans la lecture du premier tome de la saga. Vite suivi par les autres…

 

http://www.babelio.com/couv/CVT_Le-Trone-de-fer-tome-6--Intrigues-a-Port-Real_1627.jpeg

 

  Je ne vais présenter que brièvement l’histoire de la saga du Trône de Fer, car cela a déjà été fait sur le blog pour la série télévisée : sept royaumes, beaucoup de prétendants, des complots, des familles rivales, des alliances plus ou moins éphémères, des menaces plus ou moins magiques, des dragons qui grandissent petit à petit, un nain cynique et une espérance de vie vachement courte quand même.

  Ce qui étonne quand on lit le trône de fer, c’est l’aspect « fantasy » très léger par rapport à l’aspect « medieval ». Les dragons, marcheurs blancs ou autres sorcières rouges arrivent finalement assez tardivement, et même si leur rôle est important il l’est tout autant que celui d’autres personnages ou événements moins surnaturels. C’est que l’auteur prend son temps et a volontairement choisi de jouer plus sur des intrigues de conspirations humaines que sur les affrontements entre races adverses. Donc pas de trolls ni d’elfes ici, et le seul nain ne creuse même pas dans une mine, c’est dire. Pas de ça mais une richesse au niveau de l’univers et de sa géopolitique assez vertigineuse.

 

http://www.renders-graphiques.fr/image/upload/normal/Stark.png

 

  Il faut savoir que le projet de la lecture de cette œuvre est rudement chronophage et demande un vrai suivi. L’auteur prend son temps et ne lésine pas sur le nombre de personnages. Si bien que l’œuvre prévue en trilogie au départ comportera au final sept tomes aux dernières nouvelles. Ce sur quoi l’auteur ne lésine pas non-plus, c’est sur la disparition de ses personnages. Difficile de prédire qui est le « héros » de cette histoire et qui sera toujours là dans les toutes dernières pages car certains rebondissements ont une propension assez forte à tuer un personnage qu’on croyait central et important. C’est à mes yeux ce qui a fait le succès de la série, après l’étonnement de la fin de la première saison.

  La comparaison avec la série est inévitable. Et bien je m’aperçois à la lecture que les scénaristes ont fait un travail d’adaptation assez brillant : les événements, les personnages ont été réagencés afin de mieux équilibrer la narration et les rendre faciles à suivre pour un spectateur. Il faut savoir que les romans sont écrits en chapitres axés sur différents personnages. C’est aussi le rythme de la série télévisée, évidemment, mais certains tomes ne comportent que peu (voire pas du tout à partir du quatrième !) d’intervention de certains personnages. Pour donner un exemple, Daenerys, qui est un peu l’emblème de la série télévisée, a un rôle bien moindre dans les romans où elle apparaît finalement assez peu. A contrario, Sansa est bien plus pertinente et intéressante dans le roman : difficile de rendre dans la série son évolution silencieuse et intérieure, et je crois que le public ne cesse de la considérer comme une tête à claques alors qu’elle mûrit de manière beaucoup plus pertinente dans le roman.

 

http://ifisdead.net/wp-content/uploads/2012/08/le-trone-de-fer-tome-14-les-dragons-de-meereen-georges-martin-couverture.jpg

 

  Dernière chose à ajouter : attention à la traduction des romans, vraiment piteuse. On a parfois l’impression d’un "google translate" tellement certains mots totalement inconnus sont récurrents : andouillers, estramaçons pour ne citer qu’eux… Oui on est face à un vocabulaire médiéval, mais on sent la traduction abusive à plusieurs reprises, et même dans certaines tournures de phrases très maladroites. C’est d’autant plus dommage que les dialogues montrent que l’écriture de George R. R. Martin est très subtile.

  Si cet article vous a donné envie de lire cette saga, sachez que vous avez alors plusieurs choix : la lire en version originale  pour éviter ces problèmes ou en version française. Si vous choisissez le français, vous aurez à nouveau deux choix : lire les énormes intégrales qui suivent la parution originale, ou lire les romans plus légers en format poche, au risque de voir une intégrale divisée en 2, 3 ou 4 tomes. C’est la solution que j’ai choisie par confort de lecture (tomes beaucoup plus légers !) mais la fin d’un livre n’est en rien la fin d’un volume normal donc elle nous laisse forcément sur notre faim.

  La présentation des tomes qui va suivre va tenter de clarifier tout cela :

 

Volume 1 : A Game of Thrones

Publié en français en intégrale 1 ou en deux tomes : Le Trône de fer et Le Donjon rouge.

 

Volume 2 : A Clash of Kings

Publié en français en intégrale 2 ou en trois tomes : La Bataille des Rois, L’Ombre maléfique et L’Invincible Forteresse.

 

Volume 3 : A Storm of Swords

Publié en français en intégrale 3 ou en quatre tomes : Intrigues à Port-Réal, L’Epée de feu, Les Noces pourpres et La Loi du régicide.

 

Volume 4 : A Feast for Crows

Publié en français en intégrale 4 ou en trois tomes : Le Chaos, Les Sables de Dorne et Un festin pour les corbeaux.

 

Volume 5 : A Dance with Dragons

Publié en français en intégrale 5 ou en trois tomes : Le Bûcher d’un roi, Les Dragons de Mereen et Une danse avec les dragons.

 

Volume 6 à paraître : The Winds of Winter

Volume 7 à paraître : A Dream of Spring

 

http://www.trone-de-fer.fr/wp-content/uploads/2012/05/trone-de-fer-livre-vo-vf.jpg

 

Par Robert Mudas

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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 08:00

Le space-opera à la française.

 

Un roman de Pierre Bordage

Premier tome d’une trilogie (suivi par Terra Mater puis La Citadelle Hyponeros)

Paru en 1993

 

http://1.bp.blogspot.com/-KnyLIDMbwLU/TZghpuQ8HrI/AAAAAAAAAjM/VasQ3ueLX2c/s320/bordage-Les-guerriers-du-silence.jpg

 

                Petit, j’ai été éduqué à la littérature SF par mes frères, qui m’ont gavé de Isaac Asimov et de René Barjavel. Mes premiers pas dans la SF ont donc été faits au rythme des robots, de la Fondation, des catastrophes romantiques et de paradoxes temporels. A l’école, j’ai entendu parler de plusieurs grands auteurs : Ray Bradbury, H.G. Wells, Pierre Boulle, Aldous Huxley, George Orwell mais n’ai pas trouvé dans leurs œuvres le souffle épique que j’avais trouvé dans les romans lus dans ma jeunesse. Adolescent, j’ai fait la rencontre d’un fan de Philip K. Dick qui m’a fait découvrir ce fou génial (ou ce « génie fou », au choix) ainsi que Pierre Bordage, écrivain de science-fiction français que je ne connaissais pas du tout.

               http://www.catalogue-science-fiction.fr/auteurs/pierre-bordage/images/pierre-bordage.jpg C’est donc avec la volonté de découvrir et le bon souvenir de la lecture de Wang des années plus tôt que j’ai ouvert le pavé intitulé Les Guerriers du Silence, premier tome d’une trilogie connue et reconnue par beaucoup. On est là dans du space opera ambitieux et réussi. Je préfère le dire tout de suite : non, le space opera, ce n’est pas la scène du Cinquième Elément où une cantatrice chante dans l’espace. Non, c’est une œuvre mélangeant la SF et l’épique, faisant rencontrer à ses héros (généralement très différents et venus de diverses origines) plusieurs mondes, plusieurs civilisations, plusieurs peuples, dans une immensité que le contexte de l’espace infini permet largement. Ajoutez à ça des conflits de grande ampleur, des enjeux géopolitiques, toute une Histoire souvent imaginée par l’auteur pour amener de la Terre que l’on connaît à cette situation futuriste, et très souvent, trop souvent peut-être, un petit côté manichéen un poil désuet face à la richesse de l’univers créé : vous voilà avec un space opera.

                Pour le mec du fond qu’a pas compris : oui, un space opera, c’est « comme Star Wars ».

                Voilà, on y est.

 

                Ma référence à Star Wars n’est pas innocente, puisque Bordage a avoué lui-même avoir été influencé par cette œuvre majeure. Ici, pas d’Empire ni de Rébellion, quoique presque, puisque le conflit entre deux institutions opposées, ne monte que progressivement dans le premier roman. D’un côté, les Scaythes d’Hyponéros, télépathes ultra-puissants, manipulateurs et très organisés qui s’imposent petit à petit à tous les niveaux des grandes organisations planétaires avant d’entamer un coup d’état imparable ; de l’autre l’ordre des chevaliers absourates, derniers bastions de la science inddique, dont les héritiers seront les fameux Guerriers du Silence. Beaucoup de mots compliqués, c’est certain, beaucoup d’organisations géopolitiques à retenir, alors que finalement on pourrait facilement résumer par : les Jedis, qui maîtrisent la Force, se battent contre l’Empire.

                 Je compare, mais ce n’est pas une critique, car il paraît impossible de totalement se détacher d’une saga comme Star Wars quand on s’attaque à ce sous-genre de la SF qu’est le space opera. De plus, Bordage choisit d’énormément développer son monde, en créant vraiment l’Histoire, la civilisation et la mythologie de chacun des mondes évoqués ou visités, ainsi qu’en proposant énormément de personnages, qui ne cohabitent pas tous, qui ne se connaissent même pas, mais qui participent à leur manière tous à la même histoire.

                Au bout d’un moment, deux personnages deviennent plus importants que les autres : Tixu Oty, un employé sans grand intérêt d’une compagnie de transferts par téléportation, qui plaque tout pour sauver Aphykit, une fille d’un maître de la science inddique, recherchée par des individus inquiétants. Ces deux là mettront du temps à se trouver et à se retrouver, et sur le chemin de cette femme, Tixu évoluera totalement jusqu’à devenir lui-aussi un Héros capable de s’opposer à la force des Scaythes. La trame du récit de formation est totalement respectée, avec ses formateurs, ses péripéties et son voyage de découverte.

 

                La qualité de cette œuvre est donc la grande richesse, comme je l’ai mentionné un peu avant. Mais c’est peut-être là aussi son défaut, puisqu’on a tendance à se perdre entre tous ces personnages que l’on ne reconnaît pas forcément, d’autant plus que deux chapitres successifs ne suivront jamais les mêmes personnages. On met donc du temps à s’attacher à quelqu’un, à comprendre de quoi il est question, ou même à identifier les forces en présence, et cela nuit beaucoup à l’immersion du lecteur. De plus, le rythme du roman n’est pas des plus fluides, avec des scènes de massacres des autorités par les Scaythes et leurs mercenaires un poil répétitives et attendues. Le dernier tiers, une fois les forces en présence identifiées et les personnages retrouvés, est véritablement épique et réussi et donne envie de lire la suite, avec des retournements de situation, des révélations et des évolutions qui donnent beaucoup de sens et de sel à l’histoire, mais ce dernier tiers arrive après 300-400 pages assez denses à lire, avouons-le.

                Côté style, il y a un côté poétique que j’apprécie pas mal, mais aussi un côté réaliste voire trivial qui m’a parfois un peu gêné (j’ai repéré plusieurs fois l’expression « il sentit son sphincter se contracter », qui personnellement ne m’a pas envoyé le rêve que j’attends d’un space opera !). Bordage ne signe donc pas là une œuvre capable de détrôner dans mes goûts le cycle de Fondation d’Asimov, mais propose un début de space opera véritablement ambitieux et plutôt enthousiasmant. Il est certain que je lirai la suite, probablement bien meilleure puisqu’il n’y sera plus temps de présenter l’univers et les forces en présence, mais pas tout de suite, le temps de digérer cette œuvre imposante et conséquente.

 

PS : Mon professionnalisme d'amateur m'oblige à préciser qu'il existe une BD inspirée du roman de Bordage. Mais ne l'ayant pas lu, je n'en parlerai pas. Enfin, là j'en ai parlé, mais j'en parlerai pas plus. Bref, vous m'avez compris.

 

Par Robert Mudas.

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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 11:34

Si Boris Vian avait écrit de l’héroïc-fantasy...

 

Un roman de Terry Pratchett

Premier tome des Annales du Disque-Monde

Paru en 1983

 

http://kemar.blogs.3dvf.com/files/2010/12/8c-625x1024.jpg

 

                 Imaginez un monde plat sous forme de disque, porté par quatre éléphants sur le dos d’une tortue géante naviguant dans le cosmos. Imaginez sa capitale, Ankh-Morpork où cohabitent héros et brigands, parfois pas si différents les uns des autres, dans des sous-sols sordides. Imaginez le Continent Contrepoids, qui comporte tellement d’or qu’il permet au Disque de s’équilibrer, ou encore les Dieux jouant du haut de leur montagne centrale avec la vie des habitants du Disque. Imaginez la Mort, aussi, continuellement dérangé (car c’est un homme, évidemment), toujours à l’affût du moindre danger guettant la vie des êtres vivants, particulièrement des Magiciens. Imaginez tout cela, et vous serez encore bien loin de l’inventivité de ce fou de Terry Pratchett. Et je n’ai même pas encore parlé de son humour…

 

                « Les Annales du Disque-Monde », c’est une parodie de saga d’héroïc-fantasy. Sur un ton satirique, Pratchett nous invente un monde totalement déluré, poussant à l’extrême comme dans une argumentation par l’absurde les codes habituels de ce genre de littérature. Chaque événement magique ou invraisemblable y est expliqué d’une façon rigoureuse et scientifique, comme ces plantes qui poussent l’année précédente à celle où on les a plantées, ces dragons invisibles si on ne croit pas en eux, ou encore ces mages hydrophobes éduqués à tellement haïr l’eau qu’ils permettent de voler au-dessus des océans. Ce monde sera un lieu d’aventures pour de nombreux personnages, reprises satiriques et caricaturales de l’héroïc-fantasy, tels le célèbre Rincevent, mage calamiteux et tire-au-flanc, ou encore Hrun, le barbare dont l’intelligence confine au génie car il arrive à prononcer des phrases composées de mots de deux syllabes voire plus.

 

                Ce premier tome – signalons tout de suite que le terme de « saga » est assez erroné puisque tous les romans ne se suivent pas forcément, le troisième sera par exemple indépendant de l’intrigue et des personnages rencontrés dans les deux premiers – nous introduit dans cet univers logiquement périlleux en nous présentant l’histoire de Rincevent devenu un peu à contrecœur le garde du corps et le guide touristique du premier touriste de l’histoire de cet univers, Deuxfleurs, et de son inquiétant coffre à pattes. Alors que l’inventivité de l’auteur et l’humour de la narration nous ont déjà touchés, un nouveau facteur s’introduit dans cette équation qui fait le succès du style de Pratchett : le Disque-Monde, non-content de nous distraire et de nous amuser, est aussi une occasion pour critiquer par la satire notre monde moderne, qui s’introduit parfois dans ce monde de façon étonnante. Il n’y a peut-être qu’à mentionner la richesse du touriste Deuxfleurs, spécialiste en peau-lisse-d’hache-sueur-rance, pour analyser autrement son audace horripilante et sa façon de penser que tout n’est qu’un jeu pour lui.

 

http://p1.storage.canalblog.com/14/37/621721/48251989.jpg

 

                Ce roman nous racontera donc les péripéties de ces deux personnages, accompagnés d’autres personnages plus ou moins importants, tels que le génial Bagage, à travers différentes épreuves, les menant depuis l’antre d’un monstre jusqu’au bord du Disque et même au-delà, en passant par des cavernes infestées de dragons. Mais l’histoire n’est qu’un prétexte à l’amusement, à la satire, et à l’inventivité la plus loufoque, ce qui, il faut bien le reconnaître, peut très facilement désarçonner le lecteur habitué aux intrigues linéaires et au premier degré des sagas habituelles de fantasy. Le style, plein d’humour et de jeux de langage (vraie gageure pour le traducteur Patrick Couton, récompensé pour son travail) est aussi étonnant car tellement capillo-tracté qu’il faut parfois relire plusieurs fois les phrases, voire poser son livre quelques secondes pour bien cerner tous les enjeux de ce qui vient de nous être dit. Personnellement, j’apprécie beaucoup cette narration très impliquée, qui n’est pas sans me rappeler l’audace narrative d’un certain Boris Vian, et je montre un enthousiasme réel, manifesté par un sourire permanent dans ma lecture, quand Pratchett s’attaque avec humour au thème de l’espace-temps (le Roi dragonnier, par exemple, mort mais vivant toujours, confondant passé, présent et futur dans ses discussions). D’autres s’y verront trop étonnés, trop énervés par le second degré omniprésent du style, trop perdus par l’absurdité loufoque et volontaire de ce qu’il se passe pour adhérer à l’esprit de ce livre, et je peux les comprendre, même si je trouve cette idée d'une originalité folle. Le succès critique ne s’y est pas trompé, et a même placé paradoxalement cette satire de la fantasy dans les rayons des librairies aux côtés des chefs-d’œuvre gentiment critiqués par l’auteur lui-même : Le Seigneur des Anneaux, L’Assassin Royal ou encore Le Trône de fer.

 

Par Robert Mudas

  

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6 juin 2008 5 06 /06 /juin /2008 18:51

Junky rit, junky pleure...
Un roman de Irvine Welsh
Paru en 1993

  Vous connaissez sûrement le célèbre deuxième film de Danny Boyle, Trainspotting, sorti en 1996, et qu'on dit être le successeur de Orange Mécanique et l'annonce de Requiem for a dream.
  Le livre duquel a été adapté ce film est moins connu de nos jours, et pourtant il a violemment marqué son époque. Irvine Welsh, lui-même ancien junky, y raconte de façon crue et très réaliste le quotidien d'une bande de paumés écossais.

  Nous suivons donc dans ce roman très particulier les tribulations de Renton, Spud, Sick Boy, Begbie, Tommy, Matty, Alison et autres Lesley. dans un univers dans lequel se cottoient allègrement hallucinations, extase, scatologie, mort et surtout une violence vicieuse et perverse. Ces jeunes perdus sont confrontés à des problèmes divers, et la came n'en est qu'un parmi d'autres, ce qui rend le livre si original par rapport aux autres oeuvres traitant de ce thème.

  Le style de Welsh s'avère vraiment spécial, totalement à l'écart de ce qu'on a pu lire ailleurs. Welsh nous semble se jouer totalement de la narration, variant dans les chapitres entre première personne et troisième personne, et surtout passant d'un narrateur à l'autre au fil des chapitres, rendant très difficile l'identification de l'élocuteur, que certains indices nous laisseront deviner.

  Ceux qui ont vu le film liront ce livre avec le plaisir de découvrir le travail d'adaptation de Boyle qui, devant le défi impossible de mettre à l'image chaque scène de ce livre, a choisi d'élaborer quelques modifications (accentuer sur Renton, adoucir l'aspect trash, changer la chronologie des scènes, etc.) pour en restituer parfaitement l'esprit. Adaptation réussie donc !

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17 décembre 2007 1 17 /12 /décembre /2007 22:43

Des passions et des haines

 

Titre original : Castelli di rabbia
Un roman d'Alessandro Baricco
Paru en 1991 en Italie et en 1995 en France
Traduit de l'italien par Françoise Brun

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A Quinnipak, on vit à l'heure des passions.
A Quinnipak, on admire Elizabeth, la locomotive fantomatique à qui il ne manque que des rails, vestige des rêves du trop gâté monsieur Reihl.
On admire aussi les lèvres de Jun Reilh, la femme de cet homme vraiment trop gâté.
A Quinnipak, on entend les oeuvres folles de l'extravagant Pekish, le génie musical.
On garde d'ailleurs tous notre note pour l'humanophone hebdomadaire.
A Quinnipak, on attend que sa veste soit à la taille de Pehnt, ou plutôt on attend que Pehnt soit à la taille de sa veste.
On s'habille de son destin, en quelque sorte.
A Quinnipak, on en apprend de belles sur des passions furieuses et sanguinaires.
On apprend à écouter les rêves et les cauchemars des autres.
Et à Quinnipak, on accueille les rêves déchus.
On accueille Hector Horeau, et son Crystal Palace.
A Quinnipak, on meurt à l'heure des passions.

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  Après les magnifiques Soie et Océan Mer, et avant les excellents City et Novecento : pianiste, Châteaux de la colère donne encore une nouvelle interprétation aux thèmes et au style du génie italien. Les passions, l'amour, les rêves, la mort, la haine : ce sont bien les mots-clés des histoires de Baricco mais ils sont ici mêlés dans une danse funeste qui rend le roman extraordinairement touchant et émouvant.
  Les personnages sont peut-être un peu moins forts et attachants que dans Océan Mer ou City, mais ils sont en quelque sorte l'incarnation de leurs rêves. Car les rêves sont les réels protagonistes de ce récit : les hommes sont guidés par leur destin sous la forme de leurs rêves. Certains les fuient, d'autres les créent, mais tous les vivent et les meurent.
  Châteaux de la colère, bien plus encore à mes yeux que les autres romans de Baricco, est un roman qui se lit en deux dimensions : d'abord la poésie en prose si caractéristique de son auteur, pleine de personnages, de belles images et de dialogues succulents ; et puis cette réflexion un peu noire sur la chute des hommes trahis par leurs rêves, réflexion qui donne au fil de la lecture les clés d'interprétation de chaque histoire, de chaque élément.

  Que dire de plus ? Baricco est mon auteur contemporain préféré, et si Châteaux de la colère, comme City, n'atteint pas la perfection du chef-d'oeuvre qu'est Océan Mer, pour lequel Alessandro devrait être au bas mot divinisé, il n'en reste pas moins qu'il constitue un roman d'une beauté sombre et d'un style inégalable et touchant à souhait. Un roman qui contient la petite musicalité qui fait que du Baricco ne se lit pas mais s'écoute.
  Alors, qu'attendez-vous pour vous laisser glisser sur les lèvres de Jun Reihl ?

 

Par Robert Mudas

 

 

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14 novembre 2007 3 14 /11 /novembre /2007 22:37

Blanc à l'extérieur, noir à l'intérieur


Un roman de Boris Vian, sous le pseudonyme de Vernon Sullivan
Edition Scorpion (1946)
Livre de poche (1997)

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  Lee Anderson est un noir blanc, blanc de peau, noir de famille, celui qui peut passer pour un blanc, pour un civilisé, quand on ne connaît pas sa famille. D'autant plus qu'il est charismatique à souhait, doué en manipulations et bougrement séducteur.
  Lee Anderson a perdu son frère lors d'un lynchage en règle. Et décide de se venger. Pour ce faire, rien de plus simple : s'installer dans une petite bourgade américaine et se rapprocher incognito du gratin local. Blanc, bien sûr.
  Et puis enculer les petites minettes de ce gratin. Littéralement.
Avant de leur passer les mains autour du cou.

  Pour s'amuser ou pour pouvoir exprimer quelque chose de radicalement différent de ce qu'il écrit normalement, Boris Vian se fait passer pour le traducteur français de l'auteur américain de polar Vernon Sullivan.
  Le roman, jugé ammoral, pornographique et violent, fait un scandale en France. Donc un succès. Boris Vian se marre.
  S'ensuivent des enquêtes sur l'existence de Sullivan. Boris Vian ouvre des pistes, en ferme d'autres, poursuit son mensonge engagé dans une guerre des critiques. S'ensuit même un procès fait contre Boris Vian pour atteinte à la morale. Boris Vian se marre de la stupidité des critiques et des puritains.
  Et puis, grâce à tout ça, le roman est finalement un gigantesque succès commercial. Et Boris Vian ? Et bien, il se marre, vous pensez bien !

  Derrière la polémique et la dépréciation du roman par les critiques, même contemporaines, derrière la lecture seule des passages incriminés, derrière l'étiquette de "roman honteux" qui s'ajoute à celle d'"écrivain pas sérieux" que porte Vian, derrière tout cela donc, se cache un roman dont on a trop parlé et qu'on a trop peu lu.
Et pourtant, bien que loin du style habituel de Vian, il y a décidemment dans ce roman quelque chose. Quelque chose d'envoutant et de plaisant, quelque chose qui évoque le Vian que l'on connaît. Il y a toute une imagerie du sexe et de l'érotisme quand L'écume des jours travaillait l'imaginaire de l'amour, il y a le thème du racisme traîté avec une noirceur digne de l'arrache-coeur, il y a aussi toute une vision stéréotypée-polar de l'Amérique.
  Il y a finalement toute une esthétique de la violence, de la haine et du sexe. Très très bien écrite.
  Le roman est original et osé sous toutes les lectures possibles : il traîte du racisme en prenant pour héros un noir, ce qui est osé, mais surtout en prenant un noir assassin et vengeur, ce qui peut mettre à dos tout le monde ! Vian camouflé derrière Sullivan réussit le tour de force de nous entraîner loin de ce qu'on a l'habitude de lire, même chez lui. Impressionnant exercice de style.

  A noter qu'après ce roman, Vian en a publié trois autres sous le même pseudonymes, trois pseudo-polars américains plus ou moins bons. Faute de scandale, le succès a été bien moindre, mais je recommande tout de même le délirant Et on tuera tous les affreux.


Par Robert Mudas

 

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14 octobre 2007 7 14 /10 /octobre /2007 22:00

A la fois trop et pas assez

  Un roman d'Amélie Nothomb
Edition Albin Michel (2005)
Livre de Poche (2007)




couv-Albin-Michel.jpg A mes yeux et malgré de très grandes qualités d'écriture et d'imagination, Amélie Nothomb a un défaut récurrent : elle en fait souvent trop. J'avais déjà ressenti cette impression en lisant la fin d'Hygiène de l'Assassin qui pourtant regorgeait de bonnes idées. J'avais eu la même impression dans Métaphysique des tubes même si son format autobiographique accueillait bien mieux cette démesure et ces délires prolongés ; c'est d'ailleurs pour moi son meilleur livre de ce que j'ai lu d'elle. Dans Acide sulfurique, Nothomb a le don rare de toujours aller trop loin dans certains points, mais cette fois-ci me donne l'impression de ne pas aller assez loin dans d'autres, ce qui devient gênant.

  Résumer le livre pour justifier cet avis serait inconvenu : l'idée est tellement forte que vous la dévoiler comme ça me paraît gâcher toute l'originalité du roman. D'autres critiques l'ont fait, me direz-vous, oui, mais ne comptez pas sur moi pour les suivre. Il faut juste savoir que l'auteur veut traîter de la télé-réalité et veut choquer. Et y parvient.

  Oui mais il manque quelque chose. Je ne parviens pas à dire quoi mais je sens que ça aurait pu aller encore plus loin dans la critique de la télé-réalité. Stephen King, encore sous le pseudo de Richard Bachman, était lui-aussi allé extrêmement loin à son époque avec Running Man mais la vision de la télévision était tellement bien menée que c'en était extrêmement crédible. Ici, Nothomb nous plonge dès le début dans l'enfer de son émission cauchemardesque et, bien que l'idée soit franchement très forte, on a du mal à y croire et à s'y attacher. Ca, c'est pour le pas assez loin.

  A côté de ça Nothomb focalise son intrigue sur quelques personnages. On aurait parfois aimé plus d'envergure, en apprendre davantage sur l'administration de l'émission. J'aurais personnellement préféré aussi, quitte à accentuer l'histoire sur des participants, qu'on en suive beaucoup plus, sur le mode choral, comme le font de nombreux bons romans ou films. Mais non, on s'arrête à quelques personnages et particulièrement à deux personnages.

  Mais quels personnages... On sent que Nothomb a voulu travailler ces deux personnages féminins totalement contraires au premier abord. S'attachant à expliquer la mentalité de quelqu'un de mauvais, elle relève un impressionnant défi, plutôt réussi à mon avis. Mais en même temps son personnage censé être stupide et naïf devient extrêmement profond et psycho et semble échapper quelque peu à son créateur par certaines réflexions et certains dialogues trop peu crédibles. A contrario, la "gentille héroïne" est tellement grandiose qu'elle en devient allégorique et ne gagne pas ou peu de charisme et d'attachement aux yeux des lecteurs. Tout comme pour l'autre, ses expressions et réflexions paraissent trop profondes pour être humaines.

 couv-Poche-copie-1.jpg En fait je crois que je reproche à Nothomb de ne pas réussir à créer des personnages crédibles, convaincants et attachants.
 
  Trop et pas assez donc pour ce roman qui pourtant partait d'une excellente idée. Peut-être un peu déjà-vue, mais n'enlevons pas à l'auteur sa capacité à être géniale d'originalité avec rien de thème. Ici on aurait pu en attendre plus en l'occurence. Trop et pas assez pour un roman qu'il faut néanmoins lire pour trois raisons. D'abord parce qu'il regorge comme souvent chez Nothomb de très belles phrases et de jolies réflexions générales, notamment quant à l'audimat ici. Ensuite parce que ce roman est très agréable à lire, et malgré les mauvaises impressions finales dont je parle ici il reste d'assez bonne facture. Enfin parce que tout le monde prend son pied à taper sur Amélie Nothomb sans l'avoir lue, et que, dans une société où les avis critiques commencent à se propager sans connaissance de cause, il est toujours bon de savoir de quoi on parle.


Par Robert Mudas

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