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Un roman de Daniel Pennac, illustré par Manu Larcenet
2013
Futuropolis Gallimard

Première fois sur ce blog que je dois classer un article dans deux catégories... C'est que ce livre est double, et c'est ce qui fait son incroyable particularité. Avec un nom comme Manu Larcenet (l'auteur de l'incroyable Combat ordinaire. Quoi, vous ne connaissez pas ? Mais courez là, malheureux !) sur la couverture, on s'attend à une BD, de qualité qui plus est. Mais le génial Daniel Pennac, l'auteur de Comme un roman notamment, qu'il faut avoir lu quand on aime lire, n'est pas ici scénariste. C'est bien un roman que nous avons devant nous, mais un roman illustré par Larcenet. De cette collaboration incroyable naît une œuvre double et impressionnante.
A sa mort, le narrateur transmet à sa fille Lison son propre journal intime. Sauf qu'il ne veut pas y parler de ses émotions, de ses sentiments, des événements de sa vie. Ca, c'est facile et presque impersonnel, c'est ce qu'on trouverait partout, ce n'est pas assez intime pour être légué à ses enfants. Alors il lègue ce qu'il a de plus précieux, de plus intime, de plus "lui" : son corps. Pas son corps mort, hein, on ne saurait qu'en faire, mais le journal de ce qu'a été son corps toute sa vie. Car laisse-t-on meilleure trace de nous ?

Derrière ce concept, qui donne une troisième dimension à ce qui serait au final un roman-BD-journal, Pennac touche là quelque chose de très juste : il n'y a effectivement pas plus personnel que notre corps. C'est peut-être pour cela qu'il est souvent aussi tabou. On ne parle que honteusement de notre corps, de ses maladies, de sa découverte, et pourtant c'est quelque chose que nous avons tous en commun, et un marqueur véritable de notre existence. Ecrire le journal de son corps, c'est constater l'évolution puis la dégénérescence, c'est décrire la douleur ainsi que le plaisir, c'est observer l'éveil de la sexualité en nous, c'est étudier les effets du sport, c'est jeter un œil à l'apparence qu'on renvoie aux autres et à nous. Bref, c'est nous, tout entier, sans honte et sans secret.

Là où Pennac est fort, très fort, c'est qu'il invente ici toute une vie, toute une existence, marquée par beaucoup d'événements importants comme la guerre ou le deuil, mais sans en parler directement, toujours en se plaçant derrière le point de vue du corps ou tout du moins de celui qui observe son corps. L'idée est incroyable et demande au lecteur d'interpréter, de comprendre ce qu'il y a derrière, de démêler les liens familiaux derrière les non-dits, tout en en faisant le témoin privilégié de réflexions très intelligentes. Le passage sur les menstruations féminines est pour moi un exemple parfait, extrêmement bien écrit, et Larcenet parvient à ajouter son inventivité et sa touche personnelle à une page déjà empreinte par le style très subtil de Pennac.

C'est l'occasion de parler du dessin, donc, des illustrations de Larcenet. Et c'est bien plus qu'une simple illustration : il y a un travail de dingue effectué derrière. Le trait de Larcenet, en noir et blanc, étonne au début, puis touche, pour enfin subjuguer. Qui de mieux que lui, au final, pour parler du corps, pour représenter des tronches marquées et des silhouettes marquantes ? Il y a un peu de Blast dans ces dessins, à la mélancolie très touchante, à la violence très forte ou encore tout simplement à la sensibilité si enfantine pourtant. Le plus fort, c'est que tous ces traits se retrouvent dans l'écriture de Pennac et le personnage écrit par Pennac s'associe très vite et définitivement à celui dessiné par Larcenet. Quand le personnage de Pennac se laisse aller à des enfantillages, Larcenet rend le dessin enfantin ; quand les observations de Pennac sur le corps sont crues, le trait de Larcenet est violent ; quand le personnage fantasme, les dessins sont totalement oniriques. J'ai personnellement toujours rêvé d'un travail conjoint texte et image, dans lequel un écrivain écrirait ce qui lui inspirent les illustrations d'un dessinateur, et vice-versa. Cette édition de Journal d'un corps a exaucé ce rêve et c'est sûrement une des plus belles découvertes que j'ai pu lire récemment. Un véritable chef d'œuvre, sur tous les plans.

Par Robert Mudas.