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14 novembre 2013 4 14 /11 /novembre /2013 18:27

J’entends le loup, le renard et le lapin.

 

Scénario de Alain Ayroles

Dessin de Jean-Luc Masbou

Editions Delcourt, collection "Terres de Légendes"

Série achevée en 10 tomes.

1995 - 2012

 

http://www.bdnet.com/img/couvpage/11/9910000031113_cg.jpg

 

                Quand adolescent j’ai commencé à lire de la bande-dessinée franco-belge, c’est en commençant par les succès commerciaux tels que Lanfeust de Troy. A l’époque, on m’avait conseillé une BD dite culte, De Cape et de crocs dont j’avais lu le premier tome. Je dois avouer avec honte qu’il m’avait laissé assez perplexe. L’histoire me paraissait peu claire (et oui, je ne lisais que de la fantasy donc forcément celle-ci était surprenante), les dessins trop originaux aussi (je ne comprenais pas bien le concept de personnifications de certains animaux alliée à des personnages humains traditionnels, et puis ici pas de fille à gros nichons se battant à l’épée) et les dialogues trop complexes pour moi. Ce n’est que maintenant, avec beaucoup de recul et davantage de culture, que je me délecte enfin de la lecture de cette série si originale. Il faut dire que les albums de fantasy de chez Soleil dorment paisiblement dans ma bibliothèque depuis l’adolescence et que je suis un peu passé à autre chose…

                De Cape et de crocs, et c’est ce que je ne comprenais pas au début, est une série légère, drôle et intelligente. Légère car son intrigue nous fait visiter volontairement plusieurs genres et sous couvert d’une trame classique, une fameuse quête, nous entraîne dans des péripéties invraisemblables et jubilatoires, comme un très bon récit d’aventures. Drôle car les personnages sont très marqués et stéréotypés, et les références pleuvent dans chaque album, toujours amenées avec brio (j’adore par exemple le renard qui dans le tome 2 râle au sujet de l’albatros dont « les ailes de géant l’empêchent de marcher »). Sans compter sur les runnings-gags qui durent pendant toute la série : les « que diable allait-il faire en… », les « mes dents, je suis édenté ! » et toutes ses variantes, ou encore l’histoire d’Eusèbe avant les galères. Intelligente enfin, sur le plan de ces références, extrêmement nombreuses, et sur les textes d’Ayroles, purement géniaux. Certaines planches sont entièrement écrites en alexandrins et si ça emmerdait un peu l’adolescent que j’étais, ça amuse et impressionne totalement l’adulte que je suis (et accessoirement aussi le prof de français…).

 

http://t2.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcQDZ4stO2wGUPcC6cOKM6JaH87THWWHNECUMQZmOjDVInSBN5T7Rr8BYQ22lQ

 

                D’ailleurs, le prof de français que je suis ne cesse de s’enthousiasmer à la lecture de cette série sur toutes les références proposées. Dès le tome 1 (et la présentation des coffrets de la série le confirme), l’histoire est présentée comme une pièce théâtrale, avec actes, entractes, des apartés parfois, et des cases étonnantes, au début du tome 3 par exemple, où l’on voit les personnages répéter leurs textes ! Avec les dialogues écrits à coup de génie, l’impact littéraire de cette BD est très clair, d’autant plus qu’elle pastiche allégrement et très efficacement la comédie de Molière, les fables de La Fontaine, les récits d’aventure et d’exploration (pirates, naufragés), la science-fiction (des références à Jules Verne sont glissées un peu partout), et l'utopie avec une inventivité folle autour de la civilisation sur la Lune.

             Le scénario et les textes sont donc un énorme point fort pour cette série, mais il serait indigne de ne pas préciser que le dessin n’a rien à leur envier. Masbou nous livre un travail graphique des plus raffinés. Le trait est à la fois comique et terriblement impressionnant, et parvient à proposer des cases et des planches touchant à la perfection. Je trouve cependant pour ma part qu’au fil de la série l’encrage a tendance à être trop prononcé et manque de discrétion. Mais c’est un détail, car tout le reste invite à l’admiration la plus humble : les animaux personnifiés présents dans l’intrigue sont extrêmement bien représentés, ainsi que les décors et les détails. Bref, tout est excellent et me permet maintenant de comprendre pourquoi cette série est, avec justesse, une série culte.

 

http://errance.eternelle.free.fr/Images/mondes/capes_crocs_2.jpg

 

http://www.babelio.com/couv/5953_760609.jpegTome 1 : Le secret du janissaire

                Comme par hasard, l’histoire s’ouvre sur une scénette de théâtre de rues… On fait donc la connaissance des deux héros, Mauperthuis le renard inspiré du Roman de Renart, friand d’alexandrins, et Don Lope, l’hidalgo espagnol obéissant à un code de l’honneur des plus nobles. Ces deux personnages rendent totalement hommage aux stéréotypes de la littérature classique, et avec brio. Ils feront la rencontre de personnages que Molière n’aurait pas reniés, tels la bohémienne Hermine ou l’avare Cénile, ou encore de personnages sortis de romans d’aventures comme Kader ou Mendoza.

                Et puis, il y a Eusèbe, l’hilarant et si mignon lapin. Qui nous fait vraiment nous demander que diable était-il allé faire dans cette galère…

 

 

 

 

 

 

 

 

http://www.bedetheque.com/media/Couvertures/decapeetdecrocs02.jpgTome 2 : Pavillon noir

                Avec ce tome, ce sont clairement les aventures de piraterie qui sont parodiées (mais peut-on vraiment parler de parodie quand l’hommage est si humble ?). Avec le capitaine Boone et son équipage de joyeux et terribles pirates, les références sont claires. Sans parler des monstres marins, de l’Atlantide ou même du Hollandais Volant…

                Les personnages et leurs caractères ne cessent de nous attacher (mention spéciale à la rivalité entre Don Lope et le maure, rendant astucieusement hommage à Corneille). Je mentionne au passage la superbe scène de course-poursuite multiple dans les rues de Malte, leçon de scénarisation et de lisibilité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

http://ic.pics.livejournal.com/ys_melmoth/12964445/577638/original.gifTome 3 : L’archipel du danger

                Nos joyeux compagnons (mais pas tous, snif…) rejoignent le fameux archipel où les attendent de terribles dangers. L’histoire se fait maintenant hommage aux récits de naufragés, ainsi qu’à la science-fiction avec ce personnage de l’inventeur fou perdu sur une île déserte.

                Les auteurs continuent le périple de leurs nombreux et fameux personnages et leurs aventures abracabrantesques racontées sur un rythme enjoué et dynamique. Les références et traits d’esprit sont toujours là pour faire tout le charme de la série.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

http://www.elbakin.net/fantasy/modules/public/images/livres/livre-le-mystere-de-l-ile-etrange-929-4.jpgTome 4 : Le mystère de l’île étrange

                Les héros explorent l’île et le fameux cratère censé être au centre de l’intrigue. On y fera la connaissance d’un peuple de mimes étrange…

                Cette fois-ci, le tome est clairement une référence au roman d’exploration. Je me dois de mentionner d’ailleurs la magnifique scène des perroquets, un chef-d’œuvre d’humour et d’imagination selon moi.

                Je suis un peu moins enthousiasmé par la fin et la rencontre avec les habitants de ce curieux volcan. Bien que l’aspect théâtral et la certaine mise en abyme qu’il impose m’ont réjoui, bien que les références à la commedia dell’arte et à Molière m’aient amusé, je ne suis pas fan du choix fait par Ayroles pour prolonger les aventures de nos héros… J’en parlerai dans les prochains tomes !

 

 

 

 

 

 

 

 

http://www.coinbd.com/img/couvertures_big/de-cape-et-de-crocs-tome-5-:-jean-sans-lune-875.jpgTome 5 : Jean sans Lune

                On nous présente un personnage important : le prince Jean. On en apprend au passage clairement plus sur les Sélénites, ce fameux peuple rencontré dans le tome précédent, et on connaît enfin l’origine des cartes au trésor des premiers tomes. On assiste aux retrouvailles jouissives de tous les personnages. Les dialogues sont comme toujours tout-à-fait excellents mais il n’empêche qu’au niveau du scénario, j’avais tendance à préférer les premiers tomes, l’histoire des Sélénites me paraissant beaucoup moins enthousiasmante et rythmée.

                Côté références, on se délectera d’un Cri de Munsch bien placé. Hors de la littérature, beaucoup de références à la cour du Roi au XVIIème siècle, dont les mondanités désuètes vont bien à nos personnages.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

http://sylectures.files.wordpress.com/2013/05/de-cape-et-de-crocs-6.jpgTome 6 : Luna Incognita

                Après le passage un peu mou dans le cratère du volcan, nos héros débarquent enfin sur la Lune ! Masbou s’y donne à cœur joie dans les décors et les ambiances (la couverture, la moins belle de la série, ne le montrait pas forcément, mais les pages sont magnifiques) et Ayroles s’amuse à construire totalement l’univers de ce nouveau monde à explorer, marqué par l’œuvre de Monsieur de Bergerac qui avait à l’époque décrit l’utopie lunaire. Cailloux attachants, montures-canards, carneval rabelaisien : tout est là pour nous divertir et nous amuser, les mots d’ordre de la série.

                Côté références, j’aime beaucoup la fameuse bobinette qu’on ne verra jamais, ou le deuxième engin pour atteindre la lune que Jules Verne n’aurait pas renié. La série reprend clairement du poil de la bête, ou plutôt des bêtes.

 

 

 

 

 

 

 

http://ic.pics.livejournal.com/ys_melmoth/12964445/578586/original.jpgTome 7 : Chasseurs de chimères

                L’Aventure avec un grand A reprend donc totalement dans un nouveau contexte de découvertes et de bizarreries : la lune ! Tous les Terriens s’adaptent donc à cette nouvelle situation et choisissent leur camp, et c’est un plaisir de voir tous nos personnages se rencontrer avec plus ou moins de déplaisir. L’aventure les amène à traverser les territoires des terribles Chimères pour atteindre le fameux Maître d’Armes, dont on nous parle depuis deux tomes afin d’enjoliver avec brio le personnage.

                Le tome commence sur une rixme : une sorte de battle d’alexandrins dont je ne me remets toujours pas tant Ayroles a du talent (l’hémistiche final de Maupertuis est à pleurer !). Il faut dire que la poésie est la monnaie de ce monde : on paie en sonnets et on lance un poème pour pile ou face… La scène de la fontaine fait magnifiquement référence au grand fabuliste et la loufoquerie des règles de ce monde amuse totalement (cf la fin, pour arriver au château du maître d’armes). Bref, du grand De Cape et de Crocs, que demander de plus ?

 

 

 

 

 

 

http://library.dismissed.fr/covers/25963095-2FC8-4C6C-817C-E1E816AA8AB8-180.pngTome 8 : Le maître d’armes

                On  fait enfin la rencontre de ce fameux maître d’armes. Moi qui craignais l’apparition aussi tardive d’un nouveau personnage principal, j’ai été contredit par l’intégration très efficace de ce personnage dans l’univers de la série. Je laisse sous silence l’identité de ce personnage, référence même pas déguisée à la littérature, mais je signale juste combien ses dialogues avec Armand sont délicieux.

                Encore un tome bourré de références (j’aime beaucoup le Radeau de la Méduse, par exemple). Mais le tome nous donne aussi l’occasion d’apprécier l’extraordinaire travail fait sur la colorisation : on l’avait déjà remarqué dans les tomes précédents, mais c’est ici flagrant entre le style de la forteresse de cristal du maître et la scène de bataille finale.

 

 

 

 

 

 

http://www.decape.askell.com/Images/Albums/t9.jpgTome 9 : Revers de fortune

                A la fin du précédent tome, et à la vue de la couverture de ce tome, on en vient à se demander si les auteurs n’ont pas voulu intégrer quelque émotion à leur œuvre. Je vous laisse l’occasion de découvrir la réponse par vous-même, mais cette inquiétude au sujet du sort d’un des personnages m’a étonné, pour une série que je pensais plus légère.

                Ce tome marque clairement la fin de l’intrigue principale, mais avec une tonalité quasi tragique qu’on ne lui connaissait pas. Bon, certains détails comme les déguisements d’Eusèbe permettent clairement de dédramatiser la situation, avouons-le. Mention spéciale aux trafiquants contrepétuns, qui m’ont fait hurler de rire. On comprend depuis quelques tomes que la Lune a différents territoires marqués par des figures de style ou des effets littéraires : indéniablement, ces adeptes de la contrepèterie en sont l’exemple le plus marquant et le plus réussi selon moi.

                Tous les personnages sont ici rassemblés pour résoudre l’intrigue avant le tome de « situation finale », et c’est comme toujours un plaisir que de suivre ces aventures bourrées de références et d’inventivité.

 

 

 

http://blog-picard.fr/bulles-picardes/files/2012/04/Cape10-couv.jpgTome 10 : De la Lune à la Terre

                Comme dans beaucoup de drames, le dernier acte présente une sorte de situation finale après la résolution des intrigues principales. Ici, tout est joué par rapport aux guerres de clans ravageant la lune, et ce tome prend plutôt en considération l’avenir des personnages.  Les amateurs d’aventures le trouveront peut-être un peu vide, mais personnellement j’ai beaucoup apprécié les conflits d’honneur et la résolution des histoires d’amour, même si l’identité de Séléné ne faisait aucun doute et même si j’ai trouvé la querelle entre les deux personnages principaux traitée un peu trop rapidement. Bombastus a ENFIN son heure de gloire et c’est assez drôle, Eusèbe ne parvient toujours pas à se faire entendre et c’est toujours drôle, enfin le tout est toujours très bien mené et c’est très agréable à lire.

                Une conclusion logique (et encore une fois totalement dans la lignée des hommages à la culture littéraire classique) à une série extrêmement bien

menée, intelligente et drôle.

 

 

 

 

 

 

http://www.decape.askell.com/Images/2heros.gif

 

Par Robert Mudas.

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Published by Robert Mudas - dans Bande dessinée
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commentaires

Fili 23/11/2016 21:10

Excellents résumés... et critique toujours pertinente. Merci !

evelatentee 31/03/2015 22:57

Je suis carrément fan de Don Lope de Villalobos y Sangrin, référence claire à Ysengrin du Roman de Renart. . .

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